Laboratoire Dynamique Du Langage+(33)4 72 72 64 77marine.vuillermet@cnrs.frmarine.vuillermet

Typologie et Atlas des morphèmes grammaticaux de la peur (Projet postdoctoral (2016-2018), conduit au laboratoire CNRS Dynamique Du Langage et financé par le labex ASLAN)

L’expression grammaticale de la peur, ou domaine appréhensionnel (Vuillermet à paraître a), est l’un des domaines dans lequel les données de l’ese ejja apportent aujourd’hui un éclairage tout nouveau, de par son système très développé, sans équivalent dans les langues indo-européennes. En effet, l’existence en ese ejja de trois morphèmes appréhensionnels dédiés m’a amenée à revisiter la littérature succincte sur ces morphèmes, auparavant principalement identifiés dans des langues d’Océanie comme le Marrithiyel ou le Toqabaqita (Green 1989; Lichtenberk 1995), et à entamer une étude typologique plus vaste dans le cadre de mon actuel postdoctorat au laboratoire CNRS Dynamique Du Langage.

Le domaine appréhensionnel regroupe tous les morphèmes grammaticaux encodant la peur, définie comme le « jugement d’un événement indésirable et probable » (ou le jugement d’une entité dont on attend des actions indésirables). Alors que les morphèmes appréhensionnels sont mal représentés dans les langues bien décrites comme le français, ils peuvent, dans certaines langues, constituer un système sémantique complexe et couvrir les trois fonctions suivantes : l’appréhensif, le précautif et le timitif. Le marrithiyel encode les trois fonctions avec un seul et même morphème fang (1a, 2a, 3a), alors que l’ese ejja (takana) encode les trois fonctions identifiées pour le domaine avec trois morphèmes distincts (1b, 2b, 3b).

(1)     Fonction appréhensive

a.      Marrithiyel (Western Daly; Australia; Green 1989:80)

gu-n-ning-pirr-Ø-fang

3S.REAL-aller-1SGO.NSG.NIRR.S-abandonner-3PL-APPR

‘Ils risquent de m’abandonner.’ (traduit de l’anglais: ‘I am afraid they might leave me.’)

b.       Ese Ejja (Takana)

’Biya       ’biya        ’biya        ’biya!      Kekwa-ka-chana     miya!

abeille     abeille     abeille     abeille     percer-3A-APPR    2AG.ABS[1]

‘Une abeeeeille ! Elle risque de te piquer !’

 

(2)     Fonction précautive

a.       Marrithiyel (Green 1989:170)

(…)       [watjan  ambi    gu-iwinj-sjang-Ø-fang].

              chien     NEG     3NSG.S.REAL-3NSG-entendre-3PL-APPR/PREC

‘(ils éteignirent le générateur), de peur qu’ils n’entendent pas les chiens.’

(traduit de l’anglais: [lest they(pl) not hear the dogs])

 

b.       Ese Ejja (Takana)

Owaya     ekowijji   shijja-ka-ani               [e-jja-saja-ki                          kwajejje].

3ERG       fusil        nettoyer-3A-PRES     PREC-MOY-enrayer-MOY      PREC

‘Il nettoie son fusil [de peur qu’(lest) il (ne) s’enraye].’

(3)     Fonction timitive

a.       Marrithiyel (Green 1989:58)

ambi-ya       guwa-wultharri-ya                                    gan    duknganan-fang

NEG-PAS      3SG.S.REAL-ê.debout-revenir-PAS     ici      policier-APPR/TIM

‘Il ne revint jamais, par peur du policier.’

(traduit de l’anglais: He never returned here, for fear of the policeman.)

 

b.       Ese Ejja (Takana)

Esho’i      kiamete       ’bawicho=yajjajo    pa-ani.

enfant      effrayé         rat=TIMITIG               pleurer-PRES

‘Effrayé, l’enfant fond en larme par peur du rat.’

Deux des trois fonctions illustrées ci-dessus — la fonction appréhensive (apprehensional-epistemics) et la fonction précautive (precautioning) — avaient déjà été mises en avant par Lichtenberk (1995), en plus de la fonction de complémentation (fear-complementation), dans une langue austronésienne, le toqabaqita, qui utilise un seul morphème pour 3 fonctions. Enfin, Vallejos (2016:415-416) décrit en kukama-kukamiria (tupi-guaraní) ce que je considère comme une cinquième fonction, le miratif-appréhensif.

Mon projet postdoctoral consiste 1) à examiner ces 5 fonctions identifiées pour le domaine appréhensionnel — la fonction appréhensive, précautive, timitive, mirative-appréhensive, et fonction de complémentation — dans les langues du monde pour en écrire une typologie; 2) à cartographier précisément leur distribution selon leur fonction sur un atlas interactif « à la WALS ».

Les premiers résultats de ce projet postdoctoral montrent qu’une petite trentaine de langues d’Amérique du Sud (et une centaine dans le monde) possèdent des morphèmes appréhensionnels, me permettant ainsi de reconsidérer la prétendue rareté du phénomène. L’appel de Plank (2013) à résoudre le mystère de l’appréhensif pourrait donc, dans un avenir proche, trouver réponse grâce à la richesse de descriptions individuelles de « petites » langues qui informent des particularités syntaxiques, pragmatiques et sémantiques de ces morphèmes encore si mal identifiés, notamment à cause de leur rareté en tant que morphèmes dédiés dans les langues indo-européennes.

[1] A : Agent (sujet d’un verbe transitif) ; abl : ablatif ; abs : absolutif ; appr: appréhensif ; decl : déclaratif ; fut.cntr : futur contrastif ; irr : irrealis ; nirr : non-irrealis ; nsg : non-singulier ; O : Objet ; pas : passé ; pl : pluriel ; pres : présent ; real : realis ; S : Sujet ; seq : séquence temporelle ; sg : singulier ; spe : modalité spéculative ;

Menu